Au début et autour, Steve Reich

Jérôme Orsoni

Petit livre, soixante-quatre pages. Le nom de Steve Reich en couverture. Dès l'instant où l'ouvrage est en main, on se dit que le jeu en vaut la chandelle, que la lecture se fera d'une traite, avant l'extinction de la flamme. Car écouter Steve Reich est un expérience ; lire ce qu'un auteur écrit de son écoute de Steve Reich en est une autre. Le lancé de dés est évidemment hasardeux. La partie était la plus dure pour l'auteur ; le lecteur, lui, lit ou dort. Jérôme Orsoni capte complètement l'attention, maintient la tension de la première à la dernière ligne de cette pure fiction.

Sans aller trop avant dans le déroulé habile du texte et risquer de rompre le fil en suspens, disons que Jérôme se dédouble en un Jérôme l'auteur et un Jérôme l'auditeur. Ces deux-là tentent de retranscrire par des mots l'écoute de Early Works de Steve Reich, disque regroupant les premiers travaux du compositeur américain (d'où le Au début du titre), des pièces que Jérôme considère comme essentielles. L'objet de l'ouvrage est justement d'en démontrer par la raison le (les) sens “acouphénoménologique(s)” en passant par, entre autres détours, les chorégraphies de Anne Teresa De Keersmaeker, détours et raisonnements où l'humour n'est jamais absent.

Pari tenu et l’on ne pourra jamais plus écouter It’s Gonna Rain, Come Out et Clapping Music de la même façon.

Éric Deshayes

 Néosphères (http://neospheres.free.fr), janvier 2012

 

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Jérôme Orsoni vient de publier, aux éditions chemin de ronde, Au début et autour, Steve Reich, petit livre de prose schizophrène dans laquelle l’auteur et/ou l’auditeur se laisse aller aux effets de Piano Phase, Clapping Music, Come Out ouIt's Gonna Rain… La littérature est atmosphérique et l’art de l’écoute musicale assez inspirant pour faire tomber les dernières pudeurs : cette évocation de premiers travaux de Steve Reich y gagne en conséquence.

 

Guillaume Belhomme

Le Son du Grisli(http://grisli.canalblog.com), janvier 2012

 

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Philosophe, musicien, critique musical, Jérôme Orsoni (…) avait déjà publié un ouvrage original (…) consacré à l’album Standards (2001) du groupe Tortoise, resté dans la mémoire des fans d’une plastique “post-rock” tendant à la disparition de la voix à l’aube du nouveau millénaire (Le Mot et le Reste, 2008).

Aujourd’hui, Jérôme Orsoni s’intéresse à l’une des figures majeures de la musique moderne dite “savante”, de l’esthétique américaine que l’on qualifie volontiers de répétitive ou de minimaliste : Steve Reich. Il circonscrit son sujet autour de quelques-uns des premiers opus du New-Yorkais regroupés dans le disque Early Works, visiblement – c’est justement le moment de le dire – écouté en boucle. Outre qu’il donne envie au profane d’aller butiner du côté des claviers de Piano Phase, de la déclamation itérative de Come Out ou du percussif Clapping Music, de ses répétitions obsédantes et déphasages subtils, il invente, à l’image de ce qu’établissent les ballets d’Anne Teresa De Keersmaeker avec l’art de Steve Reich, une Ekphrasis non dissimulée. Ses variations du verbe, ses répétitions et digressions du je, dédoublé, remis en question (en disciple de Wittgenstein ?) stimulent l’intelligence du lecteur et donnent à partager une admiration sensible pour une facture épurée, “radicale”, si séduisante… Elles permettent à l’initié de mieux saisir en quoi ces premiers pas “didactiques” éclairent une œuvre qui, aujourd’hui toujours, marque la création musicale mondiale.

 

Jacques Freschel

La Marseillaise, 29 janvier 2012

 

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Une purefiction : tel est le sous-titre donné par l’auteur à cet ouvrage dont l’écriture et le parti pris déplacent les cadres académiques de l’essai sur la musique pour les tirer vers une zone où s’expérimentent de nouvelles manières de la dire, de la penser et de l’écrire. Fiction ne désigne rien d’autre qu’un lieu libéré par la musique elle-même, qui s’offre à l’auditeur dans et par l’écoute. Sur un plan conceptuel, les postulats de cette pure fiction mettent donc dos à dos les polarités qui étreignent les rapports établis entre la musique et le langage : l’ineffable d’une certaine philosophie de la musique et la vérité du texte musical d’une certaine musicologie.

Mais fiction n’est pas le neutre du langage musical ou de son interdit car l’écoute est le lieu d’une mise en relation – extensive – du corps et de l’esprit, où se mettent en puissance une invention de la musique et une invention de soi. Fiction est donc une construction où la musique prend corps dans l’écoute et où l’écoute “épuise” la musique. S’y déploie une “pensée organique”, “une pensée qui est localisée dans la vibration même des organes, une pensée qui existe dans la réaction aux changements de l’environnement sous l’effet de la musique”.

À l’intérieur du lieu ouvert par les premières compositions de Steve Reich (au début…) – Piano Phase, Come Out, It’s Gonna Rain, Clapping Music –, Jérôme Orsoni se déplace, non pour révéler l’essence d’une musique mais pour en explorer les réalités (autour) et chercher à comprendre comment s’incorporent la différence et la répétition. Cette question située au cœur de son texte se déploie en offrant une extension à l’intuition de Steve Reich, selon laquelle “toute musique s’avère de la musique ethnique”.

 

Christophe Kihm

Art Press, n° 389, mai 2012

 

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Ce petit traité n’en est pas un. Que se passe-t-il si J1 écoutant en boucle le disque Early Works de Steve Reich, Nelly absente, J2 commence un journal intime dont l’objet sera la traduction de ce que produit le grésillement d’une œuvre de Reich, par exemple Its’ Gonna Rain ? Déphasage. J2 tente : acouphénoménologie, se référant au travail d’écoute quant il faut transgresser l’inaudible, son propre corps et son impatience. Pour y entendre quoi ? La lutte pour les Human Rights ? Pas d’objet. Le problème de Steve Reich et Jérôme Orsoni, ou J1 et J2, est celui du temps : c’est au cours de l’écoute/de la lecture que se succèdent des phases de questionnement, entre deux producteurs qui jouent solo puis, de boucle en boucle, se rejoignent : quelque temps, en accord, il semblent produire une réponse, mais obligés de se disjoindre recomposent leur interrogation. Recommencer à la première ligne, au premier sillon. Bis repetita placent.

Katy Rémy

CCP/Cahier critique de poésie, n° 24, octobre 2012

 

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Je connais un livre dont la couverture énigmatique semble représenter une étrange structure métallique. On s’en ferait une idée en imaginant le cliché microscopique d’un modèle réduit de tour Eiffel. Arrivé au terme de l’ouvrage, sans que rien ait été dit à propos de cette photographie noire et blanche, le lecteur découvre un plan urbain déroutant, fait de voies d’autoroutes vides, de boulevards de ceinture, de places arborées et de bâtiments gris. De la prétendue innocence du regard… On parcourt le texte, on accède à la nature ouverte de l’image qui l’accompagne. Le récit a fonctionné ainsi qu’un prisme visuel.

Il ne serait pas abusif, à propos du livre de Jérôme Orsoni, Au début et autour, Steve Reich, de parler d’appareil auditif. Il s’agirait simplement d’un objet fait de papier, d’encre et de phrases qui, pour se loger dans le pavillon de l’auditeur, ne requerrait qu’un petit volume vide sur le rayon d’une bibliothèque de lecteur. Lu avant d’écouter ou de réécouter Steve Reich, je gage que la musique sonnerait un peu différente.

Ce n’est pas à proprement parler un essai, ce n’est pas à proprement parler une fiction. Ou plutôt ce sont ces deux choses à la fois. Car Au début et autour, Steve Reich ne parle pas seulement à propos et à partir de la musique, mais encore avec elle et sur elle. Cet essai, pour parler de musique, ne peut procéder autrement qu’en récit. Écouter de la musique, d’ailleurs, c’est ce qu’il nous suggère, n’est peut-être rien d’autre que cela, passer de la chose à des fictions et des fictions à la chose.

Il y aura donc deux Jérôme. Celui du court prologue, des notes de bas de page, de la couverture à caractères roses et verts et fond gris, dont le nom est Orsoni. Celui-là travaille, rejoint tous les matins à neuf heures un bureau de la rue des Saints-Pères – on pourrait l’y croiser à dix-huit heures quand la journée s’achève. Mais aussi un Jérôme inventé, fait des meilleurs moments de ce Jérôme-là, qui traverse sous nos yeux un automne en écoutant Piano Phase, Come Out, Clapping Music, It’s Gonna Rain, les quatre pièces de l’album Early Works (1965-1972) de Steve Reich, qui aura toujours le même âge, se trouvera toujours aux mêmes places, refera toujours les mêmes gestes, aura toujours les mêmes pensées.

“Si donc il y a quoi que ce soit de vaniteux dans ce qui suit, c’est la croyance qu’on peut imaginer un soi – une pure fiction, donc – qui, par une certaine sorte de réincarnation, se tienne au plus près de la musique et soit toujours prêt pour la musique et soit toujours disposé à la musique et soit bien disposé envers elle.”

Ce serait déjà beaucoup, si le livre se contentait de nous présenter ce jeune homme attachant et meilleur que lui-même avec tous ses manèges, des premières feuilles rougies au tourbillon des soldes, qu’il répète vingt fois Piano Phase sur la chaîne hi-fi du salon en attendant l’eurêka ou bien échange avec son éditeur Mathias quelques dernières vues sur Steve Reich avant de livrer le livre au lecteur.

Un jour que Jérôme entreprend de traduire un écrit sur la musique de Steve Reich, il s’arrête sur  une phrase : “I do not mean the process of composition but rather pieces of music that are, literally, processes.” (“Je n’évoque pas des processus de composition mais des pièces qui, littéralement, sont processus.”) Cette phrase de Steve Reich dit très bien ce que le texte fait encore.

Le propos théorique, le propos fictionnel, l’histoire de leur écriture, surtout leur structure singulière de développement en boucles, variations, phases, répète les décalages subreptices et retors des pièces musicales. Ils se déroulent sur un plan très clairement distinct mais semblable. En lisant jouer et rejouer la musique, le lecteur laisse ainsi informer son cerveau par un livre qui joue et se rejoue, en lui-même et en lui, comme la musique.

“La musique fait des choses (…) et il faut en faire quelque chose. (…) Chercher son essence, Jérôme s’est toujours dit : pourquoi pas ? ce qui revient pour lui à dire : c’est un passe-temps comme un autre, libre à chacun de perdre son temps comme il l’entend. Ce que c’est en soi désincarné, Jérôme ne s’y intéresse pas. Ce que ça fait et ce qu’il peut en faire, ça oui.”

Samuel Monsalve

Question de goût (http://questiondegout.wordpress.com/question-de-gout/), 19 décembre 2012