À l'ombre de l'autre langue. Pour un art de la traduction

Antonio Prete

C’est à l’alchimie ou à l’une de ses variantes, la transe amoureuse, qu’Antonio Prete apparente, au tout début d’À l’ombre de l’autre langue, l’art difficile de la traduction dont il pose d’entrée la paradoxale et contraignante exigence, faite de respect et d’affrontements.

Apparemment équivoque, le geste du traducteur assume pourtant sa témérité compensatrice qui « exproprie un poète de sa langue, [...] le prive de son air, de son pays voire des fondements mêmes sur lesquels repose son identité, [...] cherche des équivalences et des correspondances qui soient en mesure de remplacer dignement ce qui a été perdu ».

Le perdu et son quasi-synonyme, le défunt, était déjà opératoire dans le beau livre de Prete, L’Ordre animal des choses*, non pas comme effarement d’une écologie nostalgique mais comme tenseur politique et moral. La publication simultanée aux éditions chemin de ronde d’À l’ombre de l’autre langue et de L’Ordre animal des choses, livres qui fonctionnent en miroir, permet de mettre en évidence la cohérence d’une pensée qui renouvelle la notion même de traduction, lui donne une dynamique heuristique, en fait – y compris par son écart – la sœur respectueuse et hardie de l’œuvre poétique.

En plaçant son champ d’intervention dans « la luxuriante polyphonie du multiple », Antonio Prete maintient l’art de traduire comme « expérience de la différence ». Et cette expérience n’est pas exclusivement (elle l’est aussi) dévouée au labeur des équivalences – fussent-elles arbitraires ! – elle est surtout portée par la conscience d’avoir à défendre de la menace qui les guette « toutes les espèces linguistiques ». Le mot espèce utilisé ici à dessein fait résonner, on le comprend, une menace plus lourde et plus vaste. La conscience de cette menace est pour lui la condition préalable à toute traduction puisque, dit-il, traduire est « se tenir entre leslangues ».

Cet écart qui rend le passage possible, qui justifie le travail du passeur, ne saurait être le lieu d’un anonyme transfert mécanique ; il est bien l’espace d’une véritable création autonome.

C’est ce qu’avait déjà revendiqué Danièle Robert, la traductrice de l’essai d’Antonio Prete, quand, publiant sa traduction des Rime de Cavalcanti, elle avait fait placer, sur la première de couverture, son nom à la même hauteur que celui du poète**.

Gérard Arseguel

Poezibao, 10 janvier 2014

*Antonio Prete, L’Ordre animal des choses [L’ordine animale delle cose, 2008], traduit de l’italien par Danièle Robert, Cadenet, les éditions chemin de ronde, coll. « Stilnovo », 2013.

** Guido Cavalcanti, Rime, traduit de l’italien médiéval, présenté et annoté par Danièle Robert, Senouillac, vagabonde, 2012.