De la nature des lièvres

Anne Cauquelin

Ce n’est pas seulement par la formulation latine de son titre que le beau livre d’Anne Cauquelin fait songer à Pline l’Ancien ; c’est aussi par la recension au fil des pages d’une zoologie ludique où se côtoient, comme dans l’œuvre du naturaliste, le réel et l’imaginaire, le su et l’insu, le certain et l’improbable qui projettent même d’annexer dans sa rêveuse expansion “virgules, parenthèses, guillemets, cédilles, &, marques de paragraphes, deux-points, tirets, accents. Peuple minuscule, s’activant à construire carcasses et mausolées. Toute une fourmilière”.

Les vignettes de la main de l’auteur qui assurent la ventilation des paragraphes et des chapitres forment la fresque d’un bestiaire mais elles sont aussi le reflet des qualités paradoxales d’une écriture qui sait s’abandonner à la nébuleuse des tracés tout en maintenant fermement la direction de son trait. Murmurée, discrète, la confidence biographique déporte heureusement le texte “loin de la langue épaisse des savoirs bien-pensants” vers la note souvent espiègle et piquante où la présentation fragmentée d’un journal qui ne se résoudrait pas tout à fait à l’intime.

C’est le pas tout à fait, d’ailleurs, sa zone incertaine et flottante, qui semble requérir l’acuité théorique d’une réflexion qui se méfie plus que tout de la rectitude de la doxa et lui préfère manifestement le travers et les détours. Quatre chapitres titrés poursuivent “à sauts et gambades”, comme chez Montaigne, le fragment, le petit pan de mur (qui n’est pas à Bruges), les formes brèves, les isolats et débusquent chemin faisant des ermites, des dandys, et bien sûr quelques lièvres.

Il y a enfin dans tout ce livre une vivante douceur qui vient sans doute du bonheur de penser autrement, dans les marges, sur les côtés, et sans contrainte.

Gérard Arseguel

Europe, n° 1022-1023, juin-juillet 2014

 

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On n’en finit jamais quand on entre dans les détails, qu’on s’intéresse au fragmentaire, aux petites formes, tant leur pouvoir d’énigme, d’errance, est grand. Philosophe, essayiste, romancière, peintre, Anne Cauquelin en donne une nouvelle preuve avec De la nature des lièvres, un livre singulier, vif, joyeusement impertinent, tout en dépliements sensibles.

Il se développe à partir d’une réflexion sur le rôle et les vertus du détail, celui que symbolise à sa façon le petit pan de mur jaune peint par Vermeer dans sa Vue de Delft. Cherchant son équivalent dans l’écriture, Anne Cauquelin va faire de ce petit pan de mur le trempln d’une série d’associations, le point de départ d’une chaîne de résonances où se mêlent observations, savoirs, souvenirs et interrogations. Des rimes se créent entre les peintures d’ermites, le dandysme du retrait et les différentes manières de concevoir le paragraphe, ce fragment particulier qui s’obstine “à s’inscrire dans la continuité” tout en restant isolé et fermé “comme un hérisson”. De la notion de pan, en peinture, en littérature, en architecture, on passe au palimpseste, “fait de pans supersposés qui s’annulent l’un l’autre”, puis à Aristote réfléchissant sur le mouvement des animaux et la notion de nature avant d’être entraîné dans une riche réflexion sur les notions de devant, de derrière, d’endroit, d’envers. “Prenons mon pull-over, son envers n’est pas son dos. Ce n’est pas son derrière mais son dedans. Ici le dedans est l’envers du dehors.”

Une façon d’être constamment en quête de l’ailleurs dans l’ici. Un art de soulever des lièvres, de suivre les bifurcations qu’ils imposent, un peu à l’image des ressemblances qui ne sont pas des identités. Du noyau de vérité et de mystère qu’est tout détail, Anne Cauquelin fait la source d’un vrai plaisir, d’une écriture par fragments au cœur de laquelle chaque espace vide se fait porteur du désir. Une très belle façon de donner corps et densité à tout ce qui habite l’écriture et souvent la hante.

Richard Blin

Le Matricule des Anges, n° 154, juin 2014

 

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Anne Cauquelin, auteur en 1986 d’un Court traité du fragment, poursuit ses réflexions esthétiques sur le fragmentaire à partir de l’examen du “pan”. Cette recherche s’effectue par le biais d’un double trajet : en peinture – ou tout commence par un voyage pour aller voir le “petit pan de mur jaune” de la Vue de Delft de Vermeer pour se poursuivre avec la Vénus d’Urbino du Titien, Saint Jean-Baptiste au désert et Gerhard Richter – et dans des écrits, à partir des considérations de Daniel Arasse sur le détail qui nourrissent cette réflexion mais aussi à travers l’évocation de textes de Georges Didi-Huberman, égratigné au passage comme le sont par ailleurs certains héritages de Roland Barthes.

Les lignes de la peinture et de l’écriture se croisent et s’entremêlent dans cet ouvrage, à différents degrés. Tout texte sur la peinture produit une idée de la peinture : à partir du pan, l’auteur la considère à la mesure d’un ensemble d’événements singuliers, car en peinture “les choses arrivent”, mais “rien n’arriverait s’il n’y avait ces fissures, ces nuages, ces incompréhensions, ces manques”. Cette approche se prolonge à travers une réflexion embarquant peinture et texte dans l’examen de ces formes ou “entités” qui relient ou isolent, du “pan” au paragraphe comme “pan de texte”, du détail “jamais seul” au fragment autonome. Anne Cauquelin propose de les réunir autour de la notion de “personnage formel”, en tant que fictions de la description. Au fil tiré par l’auteur s’agrègent aussi l’architecture et la pensée d’Aristote, avec laquelle elle chemine dans un essai stimulant dont l’écriture alerte et inventive fait coexister le biographique et le théorique.

Christophe Kihm

Art Press, n° 414, septembre 2014

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Travailler dans le petit, l’éclat, l’incomplet, le détail, c’est s’offrir des dimensions nouvelles, des respirations, des révélations. Je connais le fragment pour y avoir longtemps séjourné. Croyez-moi sur parole. C’est plus vaste qu’on le dit, c’est plus varié qu’on ne le pense. Le fragment attire, séduit, aveugle aussi, prend en otage. Il est ce monde en réduction. La grande liberté de ce livre est de parcourir les tableaux, les villages, les jardins, les attitudes, les mascarets et de chercher  dans le langage comment ce serait. Éclats d’infini, ces pans de mur où le vernis à vieillir a de ces craquelures profondes et envoûtantes, ces ombres portées et si peu de monde à l’horizon, ces clubs anglais, ces vies menées à l’écart. Il y a des fusées dans ce livre, des phrases qui claquent, des citations tellement judicieuses, des fous rires, des sourires complices ; ce fut une joie à lire et j’avoue tellement plus excitant que certains opus poétiques. C’est un livre à offrir. Vous faites de la peinture, de la photo, vous écrivez ou pas, mais ça vous intéresse ? Alors lisez cela. C’est comme retrouver une amie au café et si, au lieu des habituelles banalités et mises à jour des Quoi de neuf ?, elle vous parlait des petits riens et vous faisait oublier l’heure. J’applaudis à l’élégance et à l’intelligence d’Anne Cauquelin.

Chandramukhi

CCP/Cahier critique de poésie, n° 29-5, mars 2015