Deux parfaits inconnus

Michele Tortorici

C’est le livre du temps restauré, du récit nécessaire, d’une éclosion. À la fin de Zazie dans le métro, Raymond Queneau décide que la fillette se réveille et trouve qu’elle a vieilli. Elle vient de vivre de nombreuses aventures qui ont nourri une histoire, des rebondissements, des questions sur la vérité, l’identité. À l’issue du récit, Zazie, donc, a vieilli. Le temps est revenu. Elle a vu. Elle a dit. Et plus rien n’est comme avant.

Dans ce livre singulier que signe Michele Tortorici, une trame cousine se noue de la même façon. L’auteur, à qui l’on doit des recueils de poèmes dont le premier a été traduit et préfacé, déjà par Danièle Robert (La pensée prise au piège, vagabonde, 2010), met en scène trois personnages : Odetta, l’ancienne libraire qui loue une partie de son appartement, un électricien qu’elle convoque un dimanche pour une réparation et un étudiant qui vient visiter les lieux avant de s’y installer. Trois vies et une quantité folle d’histoires – tout un écheveau,  qui sont autant de débuts, de milieux, de fin de romans enchâssés possibles. Ici, voici les habits littéraires de Jacques le Fataliste (« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ?... ») ou bien ceux de Tristram Shandy (entre digression et tentative d’autobiographie) ou encore ceux, tous roses, d’Odette, la Miss Sacripant de la Recherche que Proust dévoile ainsi, aux côtés du peintre Elstir et qu’il transforme en Odette de Fourcheville capable de marier sa fille avec le comte Robert de Saint-Loup, liant alors le côté de chez Swann et celui des Guermantes dans Le Temps retrouvé. Odette comme une maîtresse du temps et des destins, et du cingle de la vie qui s’accomplit en boucle.

Dans le livre de Michele Tortorici, Odetta est seule à parler. Mais on devine qu’un dialogue existe avec l’un, puis avec l’autre. Pas d’identité. Deux parfaits inconnus, à qui elle dit beaucoup, énormément, mais à qui, certainement, elle ne dit pas l’essentiel. À moins qu’elle ne dise les choses fondamentales, mais à sa façon, dans un équilibre des idées et des mots labyrinthique, en organisant un chemin tortueux où les indices et les références dissimulent la part possible de la vérité et du mensonge. Elle jongle avec les citations de Dante, les répliques de Totò, les arcanes du football, avec sa vie privée, très intime. Elle tresse avec simple malice (?), machiavélisme (?) – et sûrement Tortorici multiplie-t-il le chant des pistes, au nez et à la barbe du lecteur – le contraire de ce qu’elle attend de l’électricien : qu’il démêle les fils. Et puis quoi ? Que dit-elle vraiment avec cet oratorio subtil que permettent la langue et l’art de Tortorici et la traduction impeccable de Danièle Robert ? Que « s’il n’y a pas de temps, il n’y a pas de mouvement ». Et aussi que « la perfection est immuable » et encore que son « optimisme se fonde sur le fait [qu’elle n’a] pas besoin de cette perfection immobile ». [Qu’elle] « accepte que le temps passe ».

Avec ce livre aussi étrange et addictif (on y revient après l’avoir refermé pour trouver d’autres serrures envisageables et d’autres clés idoines pour les confondre) que le scénario et le titre semblent d’une grande banalité, Tortorici invente une trame en clair-obscur et des combinaisons multiples. Le final ne fait que renforcer l’impression ambiguë que le texte a nourrie jusque-là, faisant de cette ancienne libraire une bibliothèque à elle seule, dont tous les volumes en rayon ne seraient que traités sur les paradoxes, les mystères, les faux-semblants, les vrais aveux, la science du contre-pied. Comme au foot. Comme dans les phrases de Totò et dans les vers de Dante.

Le finale : ce mari d’un jour qui disparaît après une nuit de noces qui a dérouté Odetta. Mais Odetta peut-elle être déroutée alors même qu’elle n’a besoin de rien ni de personne « pour donner un sens au chemin [qu’elle] trace dans cette minuscule bribe de temps limité » ? Ce temps dont elle accepte qu’il passe, par exemple en parlant avec deux parfaits inconnus. En parlant du fait qu’un jour, elle est devenue « la veuve d’un mort présumé ». Son mari d’un seul jour.

Serge Airoldi

Europe, n° 1034-1035, juin-juillet 2015

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Entretien avec Michele Tortorici

Donata Zocche. — Michele Tortorici, on vous connaît surtout comme poète. Deux parfaits inconnus est votre premier ouvrage en prose. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ?

Michele Tortorici. — J’écris des vers depuis mon enfance, parce que ma manière de m’exprimer a avant tout besoin d’un rythme. Dans ma jeunesse, j’étais un danseur de rock effréné. Le rythme est surtout dans les pieds ; les Grecs et les Romains le savaient bien, qui désignaient par pieds les unités rythmiques du vers. C’est à travers le rythme que je perçois le monde et la poésie est pour moi le meilleur moyen d’exprimer ce mode de perception. Mais à un certain moment est né dans ma tête un personnage qui se sentait un peu à l’étroit dans les vers : Odetta. J’ai donc décidé de passer à la prose et j’y ai beaucoup travaillé pour qu’elle soit le plus simple possible et s’incarne dans une langue quotidienne. J’ai toutefois voulu – par habitude ? par vice ? – rendre compte du rythme propre au personnage. D’où le dialogue qui, grâce à l’artifice consistant à ne donner que les répliques d’Odetta, attire le lecteur au cœur de la situation : à chaque début de phrase il est forcé d’imaginer la réponse non transcrite de l’interlocuteur, à plonger dans ce que dit Odetta et vérifier s’il a correctement imaginé ou non. Par certains aspects, c’est le même mécanisme qui se met en mouvement dans la tête d’un lecteur de poésie. Bref, mon écriture en prose a tiré bénéfice de l’écriture en vers, qui ne s’est d’ailleurs pas interrompue durant la période où j’écrivais ce livre.

DZ. — Le personnage de votre livre, Odetta, a successivement rendez-vous avec un électricien venu réparer une panne de courant et un étudiant en philosophie à la recherche d’une chambre. Journée banale somme toute. Or, que se passe-t-il ?

MT. — C’est bien la question : il ne se passe rien. Le livre ne raconte pas une histoire : il met en scène deux heures de la journée ordinaire d’une femme d’un certain âge vivant dans le quartier San Lorenzo de Rome. Ces deux heures sont pour ainsi dire « filmées en son direct » et c’est, à peu de chose près, le temps de la lecture du livre. Mais en réalité – et c’est là un paradoxe –, durant ces deux heures de conversation avec l’un et l’autre de ses interlocuteurs Odetta est amenée à réfléchir sur elle-même. Avec l’électricien, elle semble convaincue de bien connaître les hommes ; mais peu à peu le doute s’installe en elle. L’étudiant, par ses questions plus ingénues que provocatrices, la pousse à lui faire des confidences, disons, compromettantes, ce qu’elle n’hésite pourtant pas à faire... Elle a ainsi découvert, au terme de ces deux heures et grâce à deux inconnus, des choses insoupçonnées et elle en est métamorphosée.

DZ. — Mais comment peut-elle parler avec ces deux « parfaits inconnus » comme elle ne l’a jamais fait, même avec sa meilleure amie ?

MT. — J’appartiens à une génération qui a beaucoup fréquenté les trains à compartiments. Ceux-ci créaient une atmosphère somme toute assez intime durant le temps du voyage. À l’arrivée, je savais tout ou presque de mes voisins. Parler avec des inconnus est libérateur : il est plus facile de reconnaître ses erreurs qu’avec un ami, surtout si l’inconnu est un auditeur attentif, et c’est bien le cas dans la situation d’Odetta : elle s’étonne que l’électricien, avec toute sa rusticité – réelle ou présumée –, écoute avec tant d’attention ce qu’elle lui dit. De même pour l’étudiant, dont les questions sont si pertinentes. Le fait qu’Odetta se confie de plus en plus à lui est absolument naturel, comme dans les compartiments des trains d’autrefois.

DZ. — Les paroles de cette dame aux cheveux blancs sont, précisément, d’une grande sincérité : comment peut-elle être aussi libre de confier ses pensées les plus intimes, jusqu’à dévoiler un pan de sa vie privée que tout le monde ignorait ?

MT. — Les cheveux blancs sont chez elle le signe d’une femme qui ne cache rien. Elle peut se faire faire avec grand plaisir une coupe à la mode, mais sans teinture : Odetta laisse “faire la nature”. Mais ce qui la rend sincère et la pousse à révéler le secret de sa vie, c’est avant tout le désir de se connaître, de se pencher sur elle-même ; et elle a besoin, comme tout un chacun, de quelqu’un qui écoute son raisonnement. Et voici qu’elle a trouvé deux parfaits inconnus qui le font…

(Propos recueillis pour www.ezrome.it le 30 décembre 1993

et traduits par Danièle Robert.)