Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère

Jérôme Orsoni

Une catabase italienne

 

    Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère s’ouvre sur une épigraphe tirée d’“In Vespa”, le premier épisode du Journal intime de Nanni Moretti (Caro diario, 1993). Celle-ci reprend une phrase prononcée off par Nanni en ouverture de la dernière séquence de cet historique premier chapitre du film : “Je ne sais pourquoi mais je ne me suis jamais rendu là où Pasolini a été assassiné.”

    Séquence : il s’agit précisément d’un long, d’un grand plan-séquence intégralement porté par le début du Köln Concert de Keith Jarrett et s’achevant sur l’image du cippe dérisoire élevé, sur la plage d’Ostie et comme en excuse, à Pier Paolo Pasolini, tué là, massacré là durant la toute première nuit de novembre 1975.

    Voilà qui constitue en quelque sorte la scène primitive du deuxième livre de Jérôme Orsoni publié par les éditions chemin de ronde.

    Ce long travelling avant comme engendré, poussé par le piano, saturé de piano, serre de près un Nanni filmé de dos et avançant sur un scooter dont Jérôme le narrateur voudra connaître la marque – ce pour quoi il décide un jour d’écrire au metteur en scène. Et de le faire en italien, la langue de ses origines. Langue de l’histoire familiale, du roman familial, mais langue perdue.

    Pas vraiment lingua materna pour lui (qui va le regagner : il en deviendra traducteur), l’italien est d’abord son signe : c’est la langue effusive et inventive de la ville-personnage – ainsi la vit-il, Rome ; tout comme, on s’en souvient, Nanni dans “In vespa” –, de la ville aux sept collines qui l’aimante, l’enchante mais lui résiste aussi.

     Jérôme, qui jamais de sa vie n’a conduit un scooter – et, à plusieurs reprises, a raté son permis –, confesse à la fois son rêve de sillonner la Rome déserte de Ferragosto avec, derrière lui et le serrant, son amour, la mythique Nelly, mais avec aussi sa peur panique du deux-roues.

    Égocentré (d’évidence très…) comme le Nanni de Caro diario et d’Aprile, comme lui convaincu de ne pouvoir vivre, quoi qu’il en aille d’une réorganisation sociale et politique, qu’avec una minoranza di persone, il revient à Rome dans le mouvement d’une double crise. Personnelle et d’écriture : convaincu de ne plus devoir ou avoir à ou pouvoir écrire – stase du désenchantement que tout véritable écrivain connaît. Personnelle et d’amour et de partage des points fondateurs (le cinéma italien, néoréaliste au premier chef ; discrètement mais fermement la valeur politique, discrètement aussi mais très sûrement celle de la lingua) : personnelle et pudiquement bouleversée puisque sa mère est morte – puisque la mort s’est installée en soi et dans le récit de la formation tout autant. (Sur sa mère, le narrateur Jérôme donne à lire des pages d’une intensité, d’une délicatesse identiques à celles qu’Aldo Gargani a consacrées à son père dans Regard et destin[1].) Puissance du lien exprimé. Puissance du ça a été… mais d’un ça a été d’instauration (“La mort de ma mère habite ma vie. Ce n’est pas une image. C’est bien plus qu’une image : c’est l’impossibilité de voir une image sans l’imaginer à travers le regard de ma mère.”)

    À Rome, Jérôme, qui souvent se dit et dit J’ai Rome, voit bien que c’est Rome qui l’a : accueil-rejet, embras(s)ement-défaite qui va finir dans la quasi-déception d’une réponse – Nanni Moretti déléguant à son assistante la tâche de préciser, par un simple courriel, la marque du fameux scooter – et puis, comme Nanni à Ostie, pauvrement dans le cimetière du Testaccio sur la tombe de Gramsci caressée par un chat avec qui il entame, Jérôme, un dialogue imaginaire.

    Antonio, Pier Paolo (Le ceneri di Gramsci : son plus grand recueil poétique), Nanni : une certaine boucle est bouclée dont Jérôme le narrateur serait – comment, en tout cas, ne se vivrait-il pas de la sorte ? – l’écho et peut-être le serrement contemporain.

    C’est, finalement, la boucle puissante du deuil qui tient son texte dans toutes ses phases et ses mises en abyme – d’un deuil multiple, ou plus exactement d’un voyage émancipateur chez les morts (car un vivant de cinéma, c’est un mort aussi – sinon un mort parfait). Nekuia dont une déclivité (un clinamen), une douce injonction qui déporte, peut signaler, dans la voix de l’ordinaire amoureux, la décisive importance.

    “Allons-y mon chéri” : c’est ce que dit Nelly – paroles tendres à la fin. Et alors Jérôme, moderne Marcel le narrateur ballotté, tenaillé par la mort de la mère et les incertitudes d’écrire, peut (re)devenir écrivain. Vita nova.

 

Stéphane Lagorce

Altritaliani, 2 décembre 2015

(http://www.altritaliani.net/spip.php?article2433)

 

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La mère et la mort

 

En plus d’être un titre sibyllin, Voyage sur un fantôme est suivi d’un sous-titre non moins déconcertant : Rome, le scooter, et ma mère. Ce n’est évidemment pas un roman mais c’est un récit romanesque.  En effet, Jérôme Orsoni, son auteur, qui ne voulait plus écrire, revoit soudain un film de Nanni Moretti, Journal intime, et comprend qu’il lui faut “renoncer au renoncement”. Loin de le cantonner dans la “contemplation du néant”, le chagrin qui l’étreignait (perte de la mère) va dès lors le pousser, via Journal intime, à remettre sa peau sur la table.

Car il s’agit bien de cela dans Voyage sur un fantôme : renaître en tournant autour de la mort, en passant par-dessus la mélancolie. Déjà, en 1993, Moretti traversait Rome sans trop savoir pourquoi sa Vespa l’entraînait vers ce coin désert de la lagune où fut assassiné Pasolini. Dans le deuxième chapitre de Voyage sur un fantôme, Orsoni s’inspire de la dérive de Moretti sans, me semble-t-il, bouger de sa chaise, mais avec autant de talent. Si bien qu’on pourrait commencer à lire son récit en sautant le premier chapitre. Non que celui-ci soit négligeable. Mais autant boire tout de suite le vin que la vie nous tend. Autant se hisser sur sa Vespa, imaginaire ou non.

En de tels moments, et comme par un fait exprès, nous revient en mémoire un propos de Giacometti : “Plus un verre est fêlé, ébréché, et plus on prend soin de ne pas le casser. Eh bien ! il en va de même avec une œuvre d’art, la perfection n’est qu’habileté, seule l’imperfection nous touche.” Sauf que, dans Voyage sur un fantôme, les imperfections sont rares. On est constamment emporté, séduit par la musique de sa prose. Jamais Orsoni ne prend la pose, jamais il ne triche.  “Ce que je veux, confesse-t-il, ce n’est pas le frisson. Je veux l’invention. En un mot, c’est moi-même que je veux révolutionner.”

Eh bien, il peut se vanter d’avoir réussi.

 

Gérard Guégan

Sud-Ouest, 6 décembre 2015

 

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Une grande qualité prévaut dans ce texte de Jérôme Orsoni, que nous aurions des difficultés à qualifier pour l’identifier à telle ou telle catégorie, tel ou tel genre. Ce que, d’ailleurs, nous nous garderons bien de projeter.

Cette grande qualité de Voyage sur un fantôme, qu’accompagne essentiellement un sous-titre, Rome, le scooter, et ma mère est une singulière plongée dans la ville connue pour être éternelle et par-delà cette aventure romantique – toute stendhalienne – se dessine, le lecteur le comprend vite, un projet d’une grande vertu.

Lire Voyage sur un fantôme.Rome, le scooter, et ma mère, c’est un peu se souvenir du fameux Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes, le best-seller paru en 1974 aux États-Unis sous la plume de Robert M. Pirsig. Dans ce livre, lui aussi engagé dans la voie d’une Connaissance – comme le fut avant lui Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc d’Eugen Herrigel (1884-1955), professeur allemand de philosophie, néokantien, soucieux de montrer comment il est opportun d’atteindre l’état du “détachement véritable” –, Pirsig invite à un voyage, celui d’un motocycliste et de son fils, à travers l’Ouest américain. Ce voyage a une quête : le Bien, la Qualité. La pensée présocratique nourrit tout ce parcours ; le zen aussi, cet art de s’absorber dans l’instant présent et dans la question, cruciale pour le voyage, de bien mener l’entretien de la mécanique de son engin. Le voyage passe par le Montana que la littérature américaine a placé très haut dans l’imaginaire collectif du continent.

A sa façon renouvelée, Jérôme Orsoni accomplit la même prouesse ; à cette différence que le voyage se fait davantage au pays des réminiscences, des souvenirs, des lectures, et que son étape dans le Montana est la longue halte exploratoire de Rome, l’une de nos cités d’Europe les plus propices au voyage intérieur, à tout le résumé de nos errances possibles, sensibles. Rome étant l’un des aboutissements possibles, comme Venise. Florence étant davantage le lieu du passage, du politique, de l’action, comme Milan ou Turin.

Dans Voyage sur un fantôme, Orsoni convoque bien entendu toutes les figures tutélaires fondamentales : Pasolini, Gramsci, Nanni Moretti (sur son scooter) et tout un panthéon intime qui associe Audrey Hepburn, Nietzsche, Stendhal, Jacob Burckhardt. Avec eux, il pleure la mort de sa mère, il dit à toute la ville romaine combien il l’aime, il s’invente lui-même aussi, nage dans son syndRome comme on brasserait les eaux du Styx ou de la Résurrection. Il lit avec une finesse haute la “Théoriede la dérive” de Guy Debord et, tout en citant ce questionnement du cinéaste Nanni Moretti, “je ne sais pas pourquoi, mais je ne me suis jamais rendu là où Pasolini a été assassiné”, lui-même écrit soudain ces mots essentiels : “Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis jamais allé à cet endroit où quelque chose de si important pour moi a eu lieu. Je ne sais pas pourquoi je n’ai jamais poussé jusque-là. Ce qui signifie : je ne sais pas pourquoi j’y vais aujourd’hui.”

Dans les toutes premières pages de son livre, Jérôme Orsoni pose une philosophie de l’écriture. “Écrire pour essayer de vivre en paix”, murmure-t-il. Pour ce salut, le voilà prêt à tous les fantômes, à Rome qui réunit certainement cent villes en elle, à la mécanique du scooter, à la mémoire de sa mère dont les larmes, bientôt, couleront dans ses propres yeux. Le voilà prêt à une conversation avec le chat qui se promène autour de la tombe de Gramsci et à qui il avoue : “Tout ce que nous faisons est vain, et j’ai bien peur de ne pas échapper à la règle. Je perds mon temps. Je suis ici, assis parmi les morts, mais je ne vis pas, je ne vis rien, je n’ai rien à dire.”   

Rome comme étape ultime.

Mieux : Rome comme lieu du rebond, le lieu où il a fallu apprendre à partir. Romme comme lieu de l’apaisement – en attendant que les larmes de sa mère ne coulent plus sur ses propres joues –, capable de conduire à la vie nouvelle, cette vita nova qui fonde aussi une part de l’imaginaire littéraire italien.

Nous voici alors renvoyés au dessin de la couverture qui représente cette sépulture et un homme debout, devant. Est-ce la fameuse photo de Pasolini, l’auteur des Cendres de Gramsci, qui s’y recueillit un jour ? Est-ce Orsoni, intégré dans la force vive de ses fantômes ? Mystère des cimetières. Mystère de l’écriture.

Ce livre s’impose dès les premières pages comme une ambition d’ekphrasis. Tout y est, tout s’y explique, tout s’y développe, tout y éclot, tout s’y augmente avant de se replier, comme un lys heureux de la fraîcheur de la nuit, en attendant un nouveau cycle possible.

Dans ce texte où le temps est une poussière, où il n’est qu’un trajet dans la mémoire et d’un lieu à l’autre, un dialogue supplémentaire survient avec Nietzsche (dont Orsoni traduit lui-même les propos), lequel posa la question première : “Qu’est-ce alors que la vérité ? Une armée mobile de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été augmentées poétiquement et rhétoriquement, transposées, décorées, et qui après un long usage, semblent fixes, canoniques et contraignantes : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles en étaient, des métaphores qui se sont usées et qui ont perdu leur force signifiante, des pièces de monnaie qui ont perdu leur effigie et qu’on considère désormais comme métal, et plus comme monnaie.”

Aux antipodes de cette réflexion faite pour l’Himalaya, cette chanson populaire des années 1980, d’Antonello Venditti : Grazie Roma, grazie Roma, /che ci fai vivere e sentire ancore una personna nuova.

Merci à toi, Rome, merci à toi pour Tout, dit la Personne Neuve sur son scooter en fendant la foule de tous les fantômes. Merci infiniment, ajoute Jérôme Orsoni. Et sa mère, quelque part dans le cosmos romain,  lui sourit.

 

Serge Airoldi

Europe, n° 1051-1052, novembre-décembre 2016

 



[1]
  Aldo G. Gargani, Regard et destin [Sguardo e destino, 1988], traduit de l’italien par Charles Alunni, Paris, Éditions du Seuil, 1990.